« AH CE N’EST PAS DE CHANCE QUAND MÊME POUR CES PAUVRES AFRICAINS QUI ONT UN PAYS SI RICHE. » C’EST LA VERSION DÉCOLONISÉE DE L’AFRICA MUSÉUM (musée royal de l’Afrique centrale de Tervuren) QUI A OUVERT SES PORTES EN FAISANT BIEN SA PUBLICITÉ. PUIS J’AI ENTENDU UNE VRAIE PAROLE DU PUBLIC AU MUSÉE. « ON DIT QUE C’EST UNE GUERRE LA PLUS MORTIFÈRE DEPUIS LA SECONDE GUERRE MONDIALE. 6 000 000 MORTS À L’EST DU CONGO QUI EST UNE GUERRE UNIQUEMENT LIÉE AUX RESSOURCES. ENFIN PAS UNIQUEMENT MAIS UN DES ENJEUX RÉGIONAUX, INTERNATIONAUX LES PLUS IMPORTANTS AVEC DES INTÉRÊTS DE TOUTES PARTS. QUE LE MUSÉE PRÉSENTE ÇA COMME « LE PARADOXE DES RESSOURCES » ALORS QUE C’EST UN CONFLIT LES PLUS VIOLENTS QUI EXISTENT EST EXTRÊMEMENT HONTEUX. » (PARTIE 2 ET FIN)

Ici, on est dans la salle qui parle de l’Histoire coloniale. Il me semble que c’est une des salles la plus petite de tout le musée. On ne va pas être parano. On ne va pas dire que c’est fait exprès, mais enfin c’est quand même un hasard que je trouve intéressant.

J’ai vraiment l’impression dans cette salle, mais de manière générale dans ce grand musée : tout est petit. Finalement, il y a plein de petites choses et il n’y a pas vraiment de lignes générales. J’ai l’impression qu’il faut vraiment se débrouiller ou avoir quelques bases pour suivre un peu l’affaire, l’Histoire.

Par rapport à ce que le Congo et puis plus tard le Rwanda, le Burundi ont apporté à la Belgique, je trouve que par ici [dans cette salle] ce n’est pas clair. Quel a été l’apport [de ces 3 pays] puisque finalement c’était une entreprise financière ? C’était une entreprise financière qui a donné de l’argent au roi Léopold II et ensuite à la Belgique. Pour le confort. Le prestige, etc. Est-ce que cela a fonctionné ? Est-ce que cela a donné du pognon ? Oui. Combien ? Les choses ne sont pas claires.

On parle que les Congolais ont contribué à la guerre de différentes manières [mais] il y a [juste] une petite plaque là-dessus. C’est écrit tellement petit…

Lumumba, ce sont des petites photos qui font la taille de ma main. Qu’est-ce qui se passe ? Il y a des choses que l’on ne veut pas dire ? J’aurais préféré que l’on me dise moins de choses [mais] alors des choses hyper pertinentes en plus grandes et en plus fortes. Plutôt qu’il y ait plein de petites choses que je ne suis pas sûre de comprendre directement.

Qu’est-ce qui est de l’art et de l’ordre de la restitution de l’Histoire passée, etc. ? Qu’est-ce qui est de l’ordre du politique et de l’ordre de l’artistique ? Tout ça n’est pas clair ici. Je ne dis pas qu’il faut une ligne forcément de démarcation entre les deux, mais je dis juste que je ne me sens pas accompagnée dans la compréhension. Je trouve qu’il y a plus de choses qui sont cachées que montrées sur la question de l’Histoire rien qu’ici dans cette salle.

Il y a beaucoup de choses qui manquent. Il y a un panneau sur les résistances locales, mais c’est tout petit. Il y a quand même eu des résistances et des rébellions et un bon paquet [pourtant]. Il y a une vraie mémoire sociale aussi qui a permis toute une série de choses. Il y a pas mal de trucs qui me choquent ici et c’est vraiment lacunaire. On a le sentiment en regardant que tout s’est passé plus ou moins. Il y a eu des travaux forcés [plus ou moins]. Oui…il y a eu [plus ou moins] quelques mains coupées apparemment… Mais toute l’Histoire des révoltes et de la résistance sur place qui me semble capitale, on n’en parle à aucun moment.

Dans cette salle, il y a vraiment eu un « clash » entre la scientifique qui était responsable et les diasporas congolaises. Quand elle nous a présenté ce qu’elle voulait faire, il y a eu un conflit. Car la scientifique voulait montrer comment est-ce que les Belges ont travaillé au Congo. Elle parlait vraiment du point de vue des Belges au Congo. Du travail. Des soins de santé. De montrer les bienfaits de l’oeuvre coloniale. Il y a eu des débats assez houleux parce que directement elle a refusé de travailler avec nous. Puis, il n’y a jamais eu de collaboration autour de cette salle. Et du coup, le résultat est aujourd’hui très controversé.

Il y a eu l’ouverture du musée début décembre (2018) et aujourd’hui (avril 2019) l’exposition continue à être enrichie. Il n’y a pas de point final. On arrive aujourd’hui et puis on se dit : « Ah ! tiens, ils ont changé ça. »

Pourquoi est-ce qu’on [le musée] n’a pas montré cette entreprise coloniale ? Ils auraient pu la montrer à travers la question des ressources. Mais comment le musée a choisi de montrer ou de parler de la question, c’est en parlant du « paradoxe des ressources » en disant : « C’est un pays qui est tellement riche. Il y a tellement de choses dans les sous-sols, il y a tellement de matières premières qui sont essentielles à tout un tas de choses. Comment se fait-il que les Congolais ne s’en sortent pas aujourd’hui et qu’il vivent dans autant de misères et de pauvreté ? » . Il parle vraiment des ressources sous cet aspect-là. On ne parle à aucun moment du pourquoi est-ce que la Belgique est allée coloniser ce pays ? Ou cette région ? C’est très problématique pour moi de parler de l’Histoire coloniale en partant de cette salle. C’est très compliqué. C’est même à chaque fois se faire violence.

Le musée se présente comme une institution scientifique. Elle n’est pas un hasard non plus parce que dans la course pour la conquête coloniale l’enjeu scientifique était un enjeu capital. La Belgique a réussi à se positionner en tant que pays colonisateur au départ mais aussi en tant que pays qui possède des connaissances capitales sur l’Afrique centrale. Elle possède des cartes où il y a moyen de trouver de l’or, des mines de diamants ou de cobalts. Elle possède tout un tas de ressources qu’elle continue à faire valoir aujourd’hui au niveau des Nations Unies. Par exemple son expertise dans la région des Grands Lacs, elle continue à la valoriser jusqu’à l’heure où l’on parle en 2019.

Moi, j’ai fait ma thèse sur le conflit à l’est du Congo et les ressources du Congo engendrent des morts. On dit que c’est une guerre la plus mortifère depuis le Seconde Guerre mondiale. On compte grosso modo : 6 000 000 morts à l’est du Congo qui est une guerre uniquement liée aux ressources. Enfin pas uniquement mais en tout cas un des enjeux régionaux, internationaux les plus importants avec des intérêts de toutes parts. Et on [le musée] présente ça comme « le paradoxe des ressources » alors que c’est un des conflits les plus violents qui existent. Il y a quelque chose d’extrêmement honteux.

BAMKO – ANNE WETSI MPOMA – MIREILLE TSHEUSI-ROBERT – FRANÇOIS MAKANGA ET UN GROUPE D’UNE DIZAINE DE PERSONNES –

PHOTO DE LA SCULPTURE DE FREDDY TSIMBA : Intitulée Centre fermé, rêves ouverts. Cette sculpture fait suite à une expérience douloureuse vécue en Belgique par Freddy Tsimba. En effet, un visa mal interprété par les autorités  a conduit l’artiste en centre de rétention administrative, le temps de lever le doute sur ses papiers. « J’ai passé dix jours de dure épreuve parce que je ne m’attendais pas à ça. J’avais pas envie de ça. Il faisait froid, c’était dur, tout ça (…) Et de cette expérience est née cette oeuvre. Je me suis dit ce centre est fermé, mais moi mes rêves sont ouverts, d’où le titre de l’oeuvre ».