POUR COMPRENDRE LES INSTITUTIONS (politiques), IL FAUT ÊTRE ÉTUDIANT EN DROIT ET SUIVRE UN COURS DE DROIT CONSTITUTIONNEL. CE N’EST PAS NORMAL. ANNE-EMMANUELLE BOURGAUX

Ce n’est pas une crise. C’est, ce qui m’énerve peut-être le plus. On n’arrête pas de parler de crise de la démocratie. Mais, il n’y a pas de crise. Une crise, c’est quand il y a un événement négatif soudain, violent, que l’on ne comprend pas. Une crise de dent. Une crise d’angoisse. Mais, ici, on est dans la conséquence des principes que l’on a décidé. Ben, donc, ce n’est pas une crise…il suffit de changer ces principes. C’est tout.

Mais, il y a en plus en Belgique ce problème qui est spécifique au pays et qui est lié au fédéralisme et à nos problèmes communautaires. On fait semblant de rien alors que c’est capital :on ne parvient plus à créer un gouvernement majoritaire. Pour le moment, par la négative et par la preuve par l’absurde, on voit bien que le système représentatif veut dire quelque chose. Parce que en effet, quand il n’y a que 20 (francophones) sur 63 (francophones en tout à la Chambre)…et bien, qu’est-ce qu’on le sent. ( À la Chambre, il y a 63 francophones et 87 néerlandophones. Sur les 63 francophones, seulement 20 sont des députés de la majorité). Qu’est-ce que l’on sent que les réformes actuelles  pour une majorité des francophones, ça ne leur correspond pas. En ayant dit ça, on n’a encore rien dit, parce qu’en effet : comment fait-on ? Moi, là-dessus, je pense d’ailleurs de plus en plus que les problèmes sont liés.

Nous, les juristes ou les politologues en Belgique, on a eu tendances à diviser les deux questions. Il y a les problèmes de tuyauteries institutionnelles, de bidouillages qu’on est les seul à comprendre…et puis les problèmes de la démocratie, c’est autre chose. Et d’ailleurs, en général ça correspond à un aiguillage scientifique. Les juristes s’occupent du problème de la tuyauterie et les philosophes, sociologues s’occupent des problèmes de la démocratie. Cela a été vraiment une des bases de ma thèse. Parce que je me suis dit : ce n’est pas logique qu’à partir d’un certain moment la pensée démocratique ne saisit pas la complexité. La tuyauterie institutionnelle n’est plus vue comme un canal d’émancipation parce qu’on la confine à ses éléments techniques. Or, il faut être capable de poser la question : Est-ce que la COCOF (Commission communautaire française) est démocratique ? Il faut  être capable de la poser (la question), de la penser (la question) sinon forcément le modèle est désespérant.

Et donc, de plus en plus, je pense qu’en fait les problèmes sont liés. il faut essayer de penser ensemble la question de la démocratie et la question du modèle fédéral ou des problèmes communautaires et ne pas les séparer. Une étude que je trouvais très intéressante démontrait que les élus qui avaient voté la 6 réforme de l’État, quand on retournait à leurs considérations, à leurs voeux, à ce qu’ils pensaient après…et bien, ils n’étaient pas si contents de ce qu’ils avaient voté. Ils y en a plusieurs même qui n’auraient pas tout à fait voté ce qu’ils avaient voté si on les avait laissé faire. C’était très intéressant comme étude parce que cela montrait que francophones et flamands n’étaient pas si divisés que ça. Les poussées en faveur de la scission, de la démolition du modèle, n’étaient pas si pressantes que ça et certainement pas aussi clivées : néerlandophones – francophones.

Il faut démocratiser. C’est-à-dire – notamment – prévoir des procédures pour la révision de la constitution et qu’elle soit beaucoup plus démocratique avec un mélange comme on a pu en faire en Islande, en Irlande…Cela serait un mélange de panels citoyens tirés au sort et puis de consultation populaire ou de référendum. Mais arrêter de faire ces réformes de l’État dans la caricature à Val Duchesse jusqu’à 06h00 du matin ou on négocie pendant des mois en affamant les négociateurs parce que c’est de cela dont il s’agit. Ils sont tous au bord du burn-out, de la crise de nerfs… On ne peut pas raisonnablement produire quelque chose de sain dans ces conditions-là. Il faut au contraire ouvrir, aérer… Ce n’est pas accablant pour les élus parce que franchement, j’en connais beaucoup et des gens proches qui ont négocié dans des conditions effroyables cette 6 réforme de l’État et ils font ce qu’ils peuvent. Donc, ce n’est pas accablant pour les élus. Ce serait aussi instructif pour les électeurs qui sont forts dans une posture que c’estnulle –  et du il n’y a qu’à – Les citoyens eux-mêmes devraient se pencher sur nos problèmes de tuyauteries institutionnelles et ils verraient que ce n’est pas si facile. Si, ils (les citoyens) se confrontaient entre francophones et flamands, ils verraient que ce n’est pas si facile. Une fois de plus et comme toujours, c’est démocratiser plus, ce n’est pas contre les élus, ce n’est pas uniquement pour les électeurs, c’est pour tout le monde. Démocratiser singulièrement la manière dont on réfléchit aux réformes de l’État en Belgique est crucial. Non seulement parce qu’il faut démocratiser mais aussi parce que là, on va droit dans le mur. On ne peut pas continuer à avoir des gouvernements qui sont au fond insatisfaisants.

Qui va être minoritaire ? Du côté francophone ou du côté néerlandophone ? C’est insatisfaisant. Ça rajoute aux crispations. Donc, il y a deux bonnes raisons en Belgique d’avancer pour la démocratisation. Il faut le faire parce que le modèle occidental est hérité du 19 siècle et basé sur des prémices qui ont fait leur temps. Mais en plus, en Belgique, sinon on va droit dans le mur et on va précipiter la fin de l’État et la fin de la Belgique. Ce que veut d’ailleurs la NV-A bien sûr. Ils sont cohérents. Moins le système fonctionne et plus il est insatisfaisant du côté francophone, plus ils nous poussent dehors en ne devant rien faire.

ANNE-EMMANUELLE BOURGAUX