VOILÀ 10 ANNÉES QUE BÉNÉDICTE ET CORINNE METTENT « LA MAIN À LA PÂTE » DANS LA TERRE, LE POTAGER, LES PLANTES SAUVAGES COMESTIBLES…LE JARDIN À L’ÉCOLE. JE LEUR AI DEMANDÉ DE ME DIRE COMMENT ELLES VOYAIENT NOTRE MONDE ? ET LES ENJEUX ÉCONOMIQUES, POLITIQUES, GÉOSTRATÉGIQUES ? (PARTIE 2 ET FIN)

J’ai l’impression d’avoir toujours fonctionné dans ce lien avec la nature et dans ce respect par rapport à l’environnement. Ce sentiment d’être reliée, de faire partie intrinsèquement à la terre ou de l’univers. Je ne sais pas vraiment dire d’où ça vient. C’est une sensibilité à la nature. Ça reste un mystère et c’est chouette que ça reste un mystère.

[J’ai] plus une analyse sociopolitique du monde et donc, j’ai été très jeune sensibilisée aux injustices. Injustices sociales surtout. Jeune adulte, j’ai pu vivre en Amérique latine. 3 ans en Bolivie et 2 ans au Pérou. Et là, j’ai rencontré des gens justement qui avaient une relation avec la Terre-Mère très explicite. Parce que dans leur culture – la Pachamama – même s’ils vivent en ville et qu’ils ne font pas de potager, la Pachamama, elle est là. C’est quelque chose qui m’a touché. En revenant en Belgique, j’avais l’impression que cette Patchamama Terre-Mère était juste en Bolivie.

J’ai travaillé dans des ONG de coopération notamment et puis petit à petit après le retour de Bolivie, il y a eu un sentiment de plus en plus fort que je vivais hors-sol dans ce que je faisais. Je n’avais plus ce contact que j’avais senti en Bolivie avec la terre. Il y a eu quand même une grosse rupture à un moment donné où j’ai quitté mon boulot.

Pour moi, il ne s’agit pas de retourner dans d’anciennes manières de fonctionner. Il s’agit de trouver des manières adéquates aujourd’hui pour dépasser et retrouver peut-être un collectif. Parce que l’on est quand même dans une ère matérialiste, individuelle où le consumérisme est de mise. Et on voit depuis longtemps que l’on va dans le mur.

Je trouve personnellement que c’est important de savoir ce qui se passe dans le monde. On ne peut pas faire abstraction à cela. On n’est pas une autruche qui met la tête dans le sac. [Mais] Je n’ai pas envie [non plus] moi personnellement et dans notre manière de faire, ici à Humus, de nous disperser, de réagir tout le temps avec ce qui se passe à l’extérieur et ce qui se passe par rapport au monde. Je n’ai pas envie d’être dans une peur…j’ai juste envie d’amener des choses qui me semblent recentrer les personnes et d’être quand même dans une action. Et dans une action qui est la plus respectueuse par rapport à la nature.

En tous les cas, cette conscience est fort présente. Cette emprise de ce système capitaliste et du système industriel sur nos cultures, sur nos manières de penser ici, comme ailleurs (les pays du sud).

Je pense qu’il y a plusieurs manières de changer si on se dit que l’on n’a pas envie de ce système et que l’on veut changer quelque chose. Il y a plusieurs dimensions dans lesquelles on peut agir.

Johanna Messi nomme ça : le changement de cap. Une société qui détruit la vie vers une société qui soutient la vie. Elle, elle voit 3 dimensions dans lesquelles de plus en plus des gens agissent. Il y a tout ce qui est l’activisme. Les résistances qui sont là où le système est le plus violent et le plus dur. Des occupations, des marches, des pétitions…du lobby.

Juste faire ça ne suffit pas. La deuxième dimension est de construire des alternatives. Montrer qu’il y a moyen de faire autrement – et Humus se situe s’en doute déjà plus dans cette dimension. Montrer que l’on peut cultiver, éduquer, soigner autrement.

La troisième dimension est un changement de conscience. On peut faire une « autre école » ou un « autre » potager, mais si on reste dans des relations de pouvoir entre nous, de manque d’authenticité et bien on va sans doute reproduire les mêmes erreurs au bout d’un temps. Et donc, ce changement de conscience, c’est aussi se rendre compte que tout est relié, interconnecté et que nos actions ont un impact et que la manière dont je me positionne même dans un petit groupe va avoir de l’influence.

Comment je me positionne par rapport aux vivants. Si je dis que j’ai envie d’un endroit où les gens peuvent parler, communiquer, mais que par ailleurs je détruis les insectes, il y a de l’incohérence. Ce mouvement de plus de conscience, il est aussi à l’oeuvre. Il y a des gens qui se centrent plus là-dessus par des ateliers, des conférences, des réflexions… Ces 3 dimensions ne sont pas opposées. Parfois, il y a des gens qui vont dire : « Oui mais moi, je trouve que c’est plus important d’être activiste et vous votre jardin « rikiki » ça ne va pas changer le monde.  »

Et d’autres personnes vont dire : «  L’agriculture biologique c’est plus intéressant que d’aller manifester parce que de toute façon, ça ne sert à rien ! » Il y a beaucoup de gens qui s’opposent et pour moi, c’est juste complémentaire. C’est important de reconnaître ces 3 dimensions. Elles sont complémentaires et on a besoin de personnes dans les 3. Je pense qu’il y a de plus en plus de personnes qui voyagent entre les 3. Des collectifs, des associations sont de fois plus tranchées pour dire : « Nous, on se situe là et pas là. »

BÉNÉDICTE MONN ET CORINNE MOMMEN – https://www.humusasbl.org